Dans la verte effervescence guyanaise

Voie de communication unique, la route nationale 1 relie le Nord de la Guyane française, de Saint Laurent du Maroni, à sa capitale Cayenne. 250 km de verte effervescence à travers cette terre française à 7000 km de la métropole, abandonnée de tous.

Il est 6h. Le brouhaha matinal de la jungle se fait entendre, l’air est saturé d’humidité et il fait déjà près de 30 degrés. Saint Laurent du Maroni s’éveille.
Les rabatteurs hâlent avec insistance les passagers vers leur taxis-pirogues alignés dans le chaos à destination d’Albina, au Suriname. Une famille s’entasse dans une pirogue prête à partir. Un piroguier somnole sur son bateau de fortune alors qu’autour de lui, l’agitation ne faiblit pas. Après quelques minutes de traversée du fleuve Maroni, le Suriname se dévoile. On charge et on décharge inlassablement les petites coques écrasées d’un bric-à-brac de sacs toilés, de cartons ficelés, de pneus et de bidons d’essence. Le fleuve frontière, très peu surveillé, est un formidable Eden pour les trafics en tout genre entre l’Europe et l’Amérique du Sud.


Inlassablement les pirogues vont et viennent entre la Guyane et le Suriname 

Albina est un bourg vivant de sa proximité avec la Guyane. Tous les produits de son commerce sont destinés à franchir la frontière. C’est une ville digne d’un Far-West moderne, trafiquants, prostituées, crakés, le tout mélangé à un soleil brûlant sur fond de reggae. Ici commence mon voyage en direction de la frontière brésilienne.

« La RN1 n’est pas une route comme les autres ; c’est l’axe humain et commercial majeur du pays » me signale une petite dame en Saramaca (dialecte local parmi tant d’autres : Aloukou, Paramaca, Djuka …). Du matin au soir, ces centaines de kilomètres d’asphalte au milieu de la verte effervescence brassent en effet tout ce que l’imagination humaine a pu imaginer avec des roues. Dans le va-et-vient des 4x4, des charrettes, des vélos, des gros bus et des camionnettes Dyna, la nationale demeure aussi le terrain de jeux favori des enfants.


Pont sur la RN1

Voyage à dimension humaine

Dans un pays où on vivote tant bien que mal, où le chômage atteint les 40%, le transport est un luxe. Le trajet vers Acarouany coûte ainsi près de 10 euros. Une fortune ! Supérieur à celui de la France, le prix de l’essence en Guyane est ainsi, rapporté au niveau de vie, parmi les plus élevés au monde. Je décide donc d’endosser mon sac et de marcher le long de l’unique axe sous un soleil de plomb dans une humidité avoisinant les 95%.

Après quelques kilomètres, je fais la rencontre d’un ferrailleur, qui se présente sous le pseudonyme de Daniel Rasta. Il me remplit gracieusement ma gourde. En lui expliquant mon projet, celui-ci me propose de l’aider à débarrasser deux carcasses de voiture en échange de sa camionnette pour quelques jours. Une fois la tâche accomplie, il m’invite à manger du jamais-gouté (poisson très fin du Maroni) qu’il avait péché le matin même.


Monticule de débris automobile 

Me voici donc de nouveau sur la route, mais cette fois motorisé. Profitant de cette générosité, je me rends à Awala-Yalimapo, village amérindien aux plages de carte postale : sable blanc, palmiers, œufs de tortue Luth et bois flotté. C’est en ces lieux insolites que réside l’harmonie entre l’homme, le végétal et l’animal.



Plage  d'Awala-Yalimapo

En vol pour Maripasoula

Après ma rencontre avec Daniel Rasta, je me rends à l’adresse d’une vieille connaissance de mon père: Etienne, instituteur titulaire-mobile. Demain il part pour Maripasoula pour un remplacement, je décide de l’accompagner.

J’embarque dans un « vieux coucou » bimoteur en direction de Maripasoula. Durant un vol d’un peu moins d’une heure à basse altitude, j’ai pu apercevoir un nombre incalculable de sites illégaux d’orpaillage. De vaste zones brunes trouent et défigurent l’océan de verdure amazonien.



Site d'orpaillage illégal


J’établis mon camp « chez Dédé », bar et restaurant le jour, maison de passe la nuit. La gérante me met en garde sur la région : « ici, quand tu ne vois pas, c’est dangereux, y’a des voleurs, des putes et des trafiquants de drogue, ne t’aventure pas ici tout seul ». Le soir même je traverse le fleuve pour me régaler de caïman côté Surinamais. Il existe, sur le fleuve Maroni, une économie parallèle. A chaque petit bourg Guyanais, se développe sur la rive Surinamaise, quelques bicoques de concurrence, notamment pour l’essence (élément indispensable sur le fleuve pour les pirogues).

Au petit matin, réveil dû à des détonations de fusil d’assaut. « L’armée française a réalisé un débarquement durant la nuit pour aller démanteler les sites d’orpaillage » me dit-on. C’est littéralement le chaos, tout le monde court partout : femmes, enfants, clandestins, prostituées, trafiquants. On entend des tirs dans la forêt, c’est alors qu’un nuage de fumée noire se détache de la canopée.



Débarquement de l'armée française


Je décide alors de rejoindre Papaïchton, plus en aval sur le fleuve, pour trouver un avion pour Saint Laurent. Marlon, piroguier Aloukou, me propose de faire le voyage avec lui. Durant la descente du fleuve, je le surprends à mâchouiller une poudre grisâtre. Il m’explique alors qu’au pied des polissoirs, roche tendre où l’on polissait les haches en pierre amérindiennes, on trouve souvent des vestiges de ces outils. Ces morceaux sont considérés comme des pierres tombées de la lune par les Aloukous et considèrent qu’elles leur donnent des pouvoirs magiques une fois ingurgitées.

Immertion jungle

A mon retour sur Saint Laurent, je fais la connaissance de quelques personnes qui me proposent de les accompagner pendant 6 jours pour un raid en kayak sur la rivière Portale, au cœur de la jungle guyanaise.

Quelques jours plus tard, départ à 6h pour 3h de piste en 4x4. Débarquement des kayak et du matériel : touques, machettes, fusils, et nécessaire de pêche. A cet instant on se sent dominé par le végétal et l’animal dans un semblant de retour à la vie primaire.

Après quelques heures de pagaie, installation du campement. Le hamac est prêt, le feu crépite, j’attends la nuit en plongeant un fil et un hameçon dans l’eau.
Ce matin, après un réveil forcé par les babounes, Glenn (indien Saramaca surinamais) a péché le petit déjeuner : un aymara de 6kg que l’on a pu déguster en contemplant un couple de toucans. La tradition amérindienne veut que le pêcheur mange les yeux de sa prise pour lui donner force et courage, bien heureux de n’avoir rien pris.


 
Mon campement 


Ces 6 jours ont été vraiment enrichissants, vie de nomade sans eau courante ni électricité, où l’on se nourrissait des dons de la nature : piranhas, fruits en tous genres et singes.

Il ne me reste que quelques jours en Guyane, il est temps de quitter le groupe pour Kourou.

La fin du voyage

Rendez vous avec l’agitation de la gare routière de Saint Laurent à 7h pour prendre un taxi-co en direction de Cayenne.
 
Le long ruban de bitume entame son voyage avec prêt de 2h de retard sur l’horaire prévu. L’azur du ciel se reflète dans un miroir boueux des rizières de Mana dont la marqueterie décline tous les verts - émeraude, kaki, absinthe et olive – que la chlorophylle peut concevoir. Après 3h de route, la première étape s’annonce : Kourou, ville célèbre pour son centre spatial européen de lancement de satellites.

Je m’accorde 2 jours pour y visiter les moindres ruelles. Au détour de l’une d’elles, je fais la rencontre d’un vieil homme autour d’un rhum à qui je demande de me faire partager sa vision de la Guyane.

Il me résume assez bien le visage de son pays : « On n’a rien, nous sommes les rebuts de la France. Les seules structures socialisantes ici sont les écoles, les lieux de culte et l’incroyable croissance des sectes évangélistes et témoins de Jehova. A part cela, y’a pas de travail. C’est bien beau d’envoyer des machines dans l’espace mais des 3 Guyanes (Guyana, Suriname et Guyane française) nous, nous n’avons pas évolué depuis les bagnards. Les brésiliens nous colonisent à la barbe des autorités qui ne lèvent pas le petit doigt et grignotent nos ressources (orpaillage et déforestation). Je vais vous le dire moi jeune homme : La Guyane est un pays d’avenir et le restera ! »
 
 
La Guyane est un pays d'avenir et le restera 





 
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