Tignes, nostalgie d'un village noyé

  
  
  
  

  

 

Depuis quelques jours, le barrage de Tignes forme une grande cuvette vide. EDF vérifie les installations de l'ouvrage savoyard, comme elle le fait tous les dix ans. Une vidange qui réveille colère et tristesse dans le pays. Le niveau baisse et le passé remonte, lorsque les anciens retrouvent les restes de leur village, englouti en 1952. Tignes devait alors soutenir l'effort de reconstruction du pays. Un barrage de 180 mètres avait été dressé, EDF avait fermé ses vannes, et l'Isère avait submergé le village.

Depuis, tous les dix ans, le village refait surface. Certains ont attendu l'occasion pour faire baptiser les enfants nés après la dernière vidange. Les anciens chanteront, prieront, pleureront et rappelleront aux plus jeunes le drame d'un village trop bien niché dans sa vallée. Les flancs des montagnes protégeaient les maisons. Pas de vent. Une cuvette profonde, lumineuse, qui s'ouvrait sur la vallée. L'Isère, arrivée des hauteurs, serpentait dans ce creux avant de quitter le vallon par un étroit goulet, qu'EDF a fermé.

A la Libération, le barrage devient priorité nationale. Il faut produire 5% de l'énergie du pays. Les travaux commencent en 1947, et la vallée, qui comptait jusque-là moins de 500 habitants, accueille bientôt plus de 5 000 ouvriers. Tignes prend bientôt des airs d'Eldorado, avec des paies élevées, des cafés qui ouvrent de tous côtés. On installe d'immenses cantines, des cités provisoires, des dancings. Le chantier est dur, en cinq ans, une cinquantaine de personnes trouvent la mort sur le barrage. Les corps de plusieurs ouvriers restent d'ailleurs dans les parois, prisonniers du béton déversé par les grues. Le mur s'élève régulièrement, mais le village ne veut pas croire à son achèvement. Des sabotages ont lieu.

EDF aura le dernier mot. En 1952, après les élections, les vannes sont fermées, pour mettre la pression sur les derniers habitants. A peine 20% d'entre eux ont accepté de vendre. Les autres sont expropriés. A mesure qu'ils s'en vont, les ouvriers arrachent le bois des maisons, scient les arbres, font de grands tas qu'ils brûlent. Puis les murs sont détruits. Quelques irréductibles s'obstinent. Les gendarmes mobiles doivent les déloger par la force.

Les derniers jours marquent très durement les mémoires. Pendant que l'eau clapote à deux pas des maisons, une entreprise vient de Paris pour exhumer les corps du petit cimetière.

Comme à chaque vidange, EDF a lâché l'eau (235 millions de mètres cubes) pour produire un maximum d'électricité. Puis elle a ouvert les vannes de fond, et l'eau qui jaillissait en aval du barrage s'est brutalement chargée de boue. L'écume est devenue sombre. La retenue s'est vidée lentement, puis le sol s'est asséché. En amont de la retenue, l'Isère a retrouvé son cours d'il y a cinquante ans. La terre commence à se craqueler sous le soleil. Sur les pentes abruptes, on découvre les souches des arbres sciés en 1952. L'eau a nettoyé la terre qui se trouvait entre les racines. Celles-ci serpentent désormais en plein jour, serpents figés et torturés. Un peu plus bas, un pont de pierre apparaît, que l'eau a très bien conservé. L'Isère passe en dessous, raclant la boue qui s'est déposée dans son lit.

Enfin, le village émerge. Ce qu'il en reste. Les maisons s'enlisent un peu plus de vidange en vidange. La plupart ne se distinguent plus que par la bosse de vase qui surmonte les fondations. Cela pourrait être la dernière fois que le village s’offre les rayons du soleil, EDF se lasse des vidanges, qui coûtent cher et remuent trop de boue et de souvenirs. La prochaine fois, elle espère inspecter l'ouvrage avec des robots subaquatiques. En attendant, les vannes se refermeront une nouvelle fois devant l'Isère.

   

 


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